Les faux-semblants du nouvel entreprenariat spatial

Les astronautes de la NASA Bob Behnken, à gauche, et Doug Hurley, à droite arborant les combinaisons développées par SpaceX.

« Hello everyone, my name’s Elon Musk. I am the founder of SpaceX. In five years, you will be dead! » C’est en ces termes provocateurs, en mars 2006, lors du salon Satellite de Washington D.C., une sorte de grand-messe annuelle de l’industrie spatiale aux Etats-Unis, que le jeune milliardaire s’adressa à l’ensemble de son audience. Plus de quatorze ans plus tard, il serait tentant d’affirmer que SpaceX, fondée en 2002, a remporté son pari et que les rires provoqués par son entrée en scène de l’époque ont désormais cédé la place à des sueurs froides parmi les responsables des groupes historiques du spatial, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Une telle affirmation reviendrait à aller un peu vite en besogne. La réalité est quelque peu plus complexe et nuancée.

Tout d’abord, un rappel des fondamentaux s’impose. Le secteur spatial ne peut être correctement appréhendé si l’on omet de faire référence aux notions de puissance et de rang. Le spatial, lieu d’expression du génie scientifique et des prouesses technologiques humaines, s’inscrit aussi dans une bataille d’images entre des nations rivales et leurs entreprises. La couverture médiatique exceptionnelle dont a bénéficié l’arrimage de la capsule Crew Dragon à l’ISS en est une illustration parfaite. Elon Musk, le fondateur et président de SpaceX, société conceptrice du vaisseau ayant emmené à son bord les astronautes Robert Behnken et Douglas Hurley sait à quel point le spatial se doit avant tout de mobiliser des symboles et de raconter une histoire, essentiellement à l’adresse d’une Amérique qui a un temps perdu fois dans sa capacité à éblouir. Le Président Donald Trump a lui aussi perçu tout le potentiel de communication que recelait cette réussite en affirmant que c’était là un des exploits dont l’Amérique seule semblait capable. Et d’ajouter que les prochains rendez-vous des Etats-Unis dans l’espace seront la lune et Mars. La réussite de SpaceX a de la même façon enflammé la plupart des médias, généralistes et spécialisés. On ne dénombrait plus le nombre d’éditorialistes tombant en pamoison devant le type d’entreprise développé par Elon Musk, tous convaincus de voir en SpaceX l’avenir du spatial et la fin d’un modèle lié à l’ancien monde. Qu’en est-il réellement ?

L’avènement du New Space

SpaceX est une entreprise représentant ce que l’on désigne parfois abusivement par l’expression New Space. Il s’agit par-là de désigner un ensemble d’acteurs privés, majoritairement issus du secteur du numérique, et qui pour des raisons très diverses ont choisi d’orienter une part variable de leurs activités dans le spatial. Née en 2002 sous l’impulsion d’un milliardaire convaincu d’être en mesure d’amener des humains sur le sol martien à une échéance qui ne cesse d’être revue et corrigée, SpaceX a diversifié ses activités pour devenir un maillon indispensable à la poursuite de plusieurs programmes spatiaux dont l’ISS. Pour financer sa société, Elon Musk avait puisé dans sa propre fortune personnelle et mobilisé, dans un premier temps, des investisseurs privés plutôt que de faire appel à des fonds publics.

La stratégie des moyens de SpaceX a consisté à sélectionner les meilleures technologies déjà existantes sur le marché plutôt que de développer ses propres solutions. Pour ce faire, elle a puisé dans une large variété de secteurs à l’instar de la construction automobile ou des technologies de l’information. La politique de différenciation de SpaceX passe également par le choix de fabriquer en interne ce que d’autres sociétés auraient préféré distribuer entre plusieurs sous-traitants. Chaque lanceur conçu par SpaceX est conçu à hauteur de 85% au sein même de l’entreprise. Tandis que la plupart des entreprises spatiales développent les lanceurs un par un selon des critères d’organisation stricts, SpaceX a choisi de fabriquer ses lanceurs en série de telle sorte qu’ils se retrouvent alignés les uns aux côtés des autres à l’intérieur d’immenses hangars. Mais là où réside le principal avantage comparatif de SpaceX c’est d’avoir recherché, en dehors de l’entreprise, les compétences quitte à sortir du domaine spatial. La société a ainsi renoncé à échafauder ses compétences en interne pour aller débaucher celles qui existaient dans d’autres secteurs d’activités de pointe. Ce procédé a permis au milliardaire d’optimiser les solutions proposées par SpaceX afin de les ramener au juste besoin et de proposer les meilleurs prix.

Sur bien des aspects, SpaceX représente l’incarnation du nouvel entreprenariat spatial, plus communément appelé « nouveau capitalisme spatial ». Cette tendance est portée par une communauté de dirigeants pour la plupart issus du secteur numérique et que l’on regroupe sous le label « libertarien ». Dans une approche « libertarienne », le futur de la conquête spatiale appartiendrait à l’initiative privée et à elle seule. Elle serait la mieux outillée, tant intellectuellement que technologiquement, pour relever les défis à venir du secteur. Cette vue des choses est quelque peu lapidaire et, d’une certaine façon, éloignée de la réalité.

Les clients très publics du secteur privé

Les succès accumulés par SpaceX ne doivent pas occulter les faits. Derrière l’initiative individuelle de l’homme qu’est Elon Musk et les symboles qu’il peut mobiliser autour de ses multiples projets, il importe de souligner que SpaceX a pu bénéficier de fonds publics considérables pour la conduite de ses activités. Dans l’ensemble, ce ne sont pas moins de 4,9 milliards de dollars US que les sociétés créées par Elon Musk ont reçu de la part du gouvernement américain. Ajoutons encore que de nombreux contrats remportés par SpaceX sont des commandes de l’U.S. Air Force. L’octroi de ces fonds a alimenté les arguments des détracteurs d’Elon Musk et sa société SpaceX parmi les… libertariens. Ces derniers affirment que les initiatives entrepreneuriales de Musk ne relèvent pas à proprement parler d’un nouveau modèle capitalistique et encore moins du venture capitalism dont se réclament bon nombre d’autres leaders de compagnies privées se destinant à remplacer l’État dans nombre de secteurs d’activités. Les succès de la société SpaceX sont également ceux de la NASA qui a choisi de sous-traiter certaines de ses activités à la société d’Elon Musk. Pour le gouvernement américain, le choix de SpaceX s’inscrit dans la stratégie du responsive space, délibérément encouragée afin d’échapper à la dépendance des lanceurs russes pour l’envoi des systèmes satellitaires US. Certains lancements ont d’ailleurs porté sur des projets stratégiques pour les États-Unis et, en particulier, l’U.S. Air Force. Le 7 septembre 2017, la fusée Falcon 9 effectuait ainsi le lancement, depuis le pas de tir 39A de Cape Canaveral, de l’avion spatial X-37B de l’USAF, un démonstrateur technologique autonome et réutilisable. Le X-37B intègre le projet Orbital Test Vehicle 5 (OTV-5) de l’USAF, l’essentiel de sa mission (aux rares dires des autorités) consiste à effectuer diverses mesures et relevés avant de revenir sur Terre pour un examen des données récoltées. Ce lancement, qui s’est achevé par le retour du premier étage du Falcon 9 sur sa base de lancement, était alors le second effectué pour le compte des forces armées des États-Unis.

La vampirisation des anciennes bureaucraties

Il importe donc de nuancer l’opposition habituellement opérée entre le « New Space » et le « Old Space ». La déconstruction conduite par Elon Musk des organisations et processus industriels dans le secteur spatial fut conduite avec l’appui même de la NASA qui ne demandait pas mieux que de voir le coût de ses programmes diminuer. La NASA a d’ailleurs soutenu SpaceX dans cette démarche pour faire pression sur ses deux autres principaux sous-traitants, Boeing et Lockheed Martin, afin de les conduire vers des méthodes de gestion similaires. Par ailleurs, on observera que, même si SpaceX a exploré des secteurs autres que le spatial pour la recherche de compétences, nombre de ces dernières provenaient aussi des « anciennes bureaucraties » responsables du programme spatial américain.

Pour d’autres analystes, à l’instar de Robert M. McDowell de l’Hudson Institute, si SpaceX peut s’avérer un modèle « inspirant » pour l’avenir du projet spatial américain, les solutions offertes en la matière par la société de Musk ne résoudront pas en soi la menace qui pèse à long terme, selon le chercheur de l’Hudson Institute, sur la maîtrise du secteur par les Etats-Unis. Le spatial est désormais un domaine d’activités hyper-globalisé. Et, on l’ignore sans doute, mais le fait d’être un opérateur situé hors des Etats-Unis offre souvent plus d’avantages que d’être une entreprise basée sur le sol américain et donc soumise aux contraintes réglementaires fédérales. La Chine, la Russie, la France, le Royaume-Uni et même le Canada tentent de rivaliser, chacun a sa manière, avec la domination jusque-là détenue par les Etats-Unis.

Une dépendance trop forte à son leader ?

Si elle incarne la concrétisation de méthodes de management nouvelles (et des plus contestées) dans le secteur spatial, SpaceX constitue dans le même temps l’illustration d’une culture scientifique et technologique américaine ouverte à la prise de risques par le secteur privé, même sur fonds propres, dès lors qu’il s’agit de proposer à terme des solutions innovantes aux instances publiques. En cela, SpaceX ne semble pas se distinguer fondamentalement des entreprises historiques qui ont porté, jusque récemment, le programme spatial américain. Les succès jusqu’à présent obtenus par SpaceX ne doivent point occulter les échecs qui ont parsemé, comme toute entreprise innovante, son parcours et son développement. Ils ne permettent pas non plus de préjuger de l’avenir d’une entreprise essentiellement dépendante de la figure emblématique de son leader.

Publié par Alain De Neve

Chercheur au sein du Centre d'Etudes de Sécurité et Défense de l'Institut Royal Supérieur de Défense depuis 2001

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