Un monde sans limites?

Image de couverture : un C-130 Hercules de l’U.S. Air Force déployé dans le cadre d’une mission Open Skies (source : Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe)

Le scénario était écrit de longue date. Depuis que l’administration Trump avait annoncé son intention de procéder à un retrait unilatéral des Etats-Unis du traité Ciel Ouvert (TCO), tous les observateurs s’attendaient à ce que la Russie abandonne à son tour sa participation à ce régime de confiance et de sécurité. C’est cependant la décision russe qui semble la plus médiatiquement couverte ; le retrait américain étant pratiquement passé inaperçu et peu commenté.

Méconnu du grand public, comme, à dire vrai, la plupart des grands accords nés dans l’après-Seconde Guerre mondiale, le TCO a contribué à abaisser le degré de méfiance entre les Etats membres des deux anciens blocs de la guerre froide au lendemain de la dissolution de l’Union soviétique (“The Open Skies Treaty,” 2019). Pour le théoricien de la stratégie, Colin S. Gray, de tels régimes présentent un paradoxe : leur existence et leur survie dépend de l’absence de toute perspective de guerre entre les Etats. En d’autres termes, de tels traités présenteraient une utilité limitée puisqu’ils ne peuvent être érigés que lorsque qu’ils tentent d’empêcher de se produire des risques déjà inexistants. Dès lors qu’une telle conjoncture disparaît, ces régimes sont abandonnés ou dénoncés (Fatton, 2016).

Matériel militaire photographié par les forces aériennes hongroises dans le cadre d'une mission Open Skies en 2007 (source : Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe).
Matériel militaire photographié par les forces aériennes hongroises dans le cadre d’une mission Open Skies en 2007 (source : Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe)

Le principe sur lequel reposait ledit traité était simple[2] : permettre aux Etats le survol du territoire de leurs homologues par des avions d’observation afin de garantir la confiance mutuelle notamment en période d’exercices militaires majeurs. Le traité Ciel Ouvert constituait une pièce maîtresse de l’architecture de sécurité européenne. Conçu en marge de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), Ciel Ouvert était, avec le Document de Vienne sur les Mesures de Confiance et de Sécurité (MDCS) et le traité sur les Forces Conventionnelles en Europe (FCE), l’un des divers garants d’une fragile stabilité dans une période stratégique de toutes les incertitudes.

L’annonce opérée par les Etats-Unis à propos de Ciel Ouvert s’inscrit, en réalité, dans la suite d’une longue série de retraits de régimes autrefois destinés à maintenir des échanges entre les Etats à propos de leurs dispositifs militaires et, pour certains, censés diminuer les risques de conflit par inadvertance ou du fait de perceptions mutuelles déformées par divers prismes politiques, psychologiques, culturels ou communicationnels. Le traité ABM, abandonné en 2002, fut le premier de la liste. Survint ensuite la suspension par la Russie du traité FCE et plus récemment la dénonciation par Washington du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Demain, le même péril pourrait affecter New START, à moins que la future administration démocrate, sous l’impulsion de son nouveau Président Joe Biden, ne relance les pourparlers. Les principes sur lesquels reposaient la sécurité internationale de l’après-guerre froide se sont progressivement écroulés. La crise géorgienne d’août 2008 ainsi que l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 ont définitivement enterré les capacités de prévention des crises dont disposaient de grands ensembles tels que l’OSCE. Il ne s’agira pas ici de nous plonger dans chacun de ces régimes afin d’expliquer pour chacun d’eux les motifs qui se situent à la base de leur démantèlement mais plutôt de nous interroger sur la tendance désormais confirmée de la disparition de ces accords et de tenter une esquisse du futur système international en l’absence de tout encadrement politique de la puissance militaire. Et de nous demander : entrons-nous désormais dans un monde sans limites ?

Une paix relative

L’un des phénomènes les plus remarquables de l’après-Seconde guerre mondiale résida dans la profusion de régimes de sécurité tantôt destinés à garantir une stabilité stratégique autrement plus fragile en l’absence d’accord, tantôt élaborés afin de maintenir un dialogue de sécurité entre adversaires et partenaires. Les arrangements régionaux et accords de limitation ou de contrôle des armements (conventionnels ou nucléaires) avaient été conçus comme des cadres de « réassurance » institués en vue de corriger les défauts inhérents à un système basé sur l’équilibre des forces. La paix n’était pas le but premier recherché par de tels régimes. Elle n’était que la conséquence de la sécurité (collective ou coopérative) obtenue au travers de la participation des Etats à de tels organes et traités. Autrement dit, sous le vernis des institutions, structures et autres dispositifs prévus dans le cadre des régimes de contrôle ou de limitation, les équilibres de puissance n’avaient jamais cessé de produire leurs effets.

La résurgence de divisions passées

La dislocation de la plupart des grands accords qui ont forgé la sécurité internationale et régionale européenne depuis la dissolution de l’Union soviétique n’est pas sans incidence sur la nature des relations entre les Etats à moyen et long terme. Si cette évolution s’explique en grande partie par la réminiscence de politiques de puissance parmi les anciens « grands signataires », on peut aussi percevoir une aggravation de cette tendance du fait même de l’absence de régimes de contrôle, de limitation ou de réduction des arsenaux. Au niveau européen, de profondes divergences pourraient voir le jour quant aux statut de la force nucléaire, qui auraient pour conséquence d’affaiblir un peu plus encore la solidarité euro-atlantique. À l’échelle eurasiatique, la Russie (comme c’est déjà le cas) pourrait se sentir plus encore menacée par de nouveaux déploiements de systèmes d’armes bâtis sur des technologies « exotiques » ou des manœuvres de forces sujettes à des interprétations politiques susceptibles de conduire à une hausse dangereuse du niveau de tension. Pour la Chine qui est en quête de reconnaissance de son statut de puissance régionale par l’Occident, toute forme de révision des déploiements dans son voisinage serait considéré comme une provocation dont la réponse resterait en grande partie imprévisible.

Les défis à venir

Les grands régimes de sécurité, de contrôle, de limitation ou de réduction des armements, bien que perfectibles, présentaient l’avantage d’instituer des cadres d’échanges entre politiques, militaires et observateurs. Ils édifiaient une « grammaire commune » entre les Etats. Leur dissolution s’avère particulièrement inquiétante dans le contexte de la course technologique actuelle. De nombreuses innovations dans le domaine des technologies militaires (plates-formes sous-marine autonomes d’attaque thermonucléaire[3], missiles hypersoniques (Speier et al., 2017)[4] et hypermanoeuvrants, capacités de frappe à très longue distance de sécurité[5]), des biotechnologies et des nanotechnologies (perspectives d’armes indétectables) ou encore de l’intelligence artificielle (IA) (Horowitz, 2019; Zhao, 2015) devraient inciter à la tenue de forums de dialogue à propos des risques auxquels le monde pourrait être exposé en cas de poursuite sans garde-fou de certaines recherches ou acquisitions. Plusieurs appels internationaux de scientifiques en faveur de l’instauration de moratoires à propos de certaines filières de recherches – à l’instar de l’intelligence artificielle et des systèmes d’apprentissage profond par réseaux de neurones – ont tenté de mettre la question des nouveaux enjeux militaro-technologiques sur le devant de la scène médiatique (Sehrawat, 2017). Mais il ne s’agit là que de l’arbre qui cache la forêt.

Les nouveaux vecteurs balistiques, éventuellement couplés à des moyens de cyber-attaque (brouillant les capacités de détection et d’identification des origines d’une agression), ainsi que les technologies d’alerte avancée et d’aide à la décision à base d’IA, en accélérant le tempo stratégique et en contractant le temps de la décision, accroîtront inévitablement la probabilité d’un conflit majeur, notamment en raison de la précipitation avec laquelle nos dirigeants seront contraints à devoir (ré)agir. En l’absence de régimes de sécurité fondés sur l’échange d’observateurs et d’informations ou de méthodes consensuelles de vérification des activités militaires, seuls les Etats disposant des technologies d’espionnage ou d’observation spatiale seront en mesure de définir une posture stratégique conforme aux faits. Ceux qui ne disposeront pas de l’accès à de tels moyens seront condamnés à suivre ou s’exposeront à des risques qu’ils ne pourront calculer.

***

Ce monde sans limites vers lequel nous nous acheminons est constitué de multiples continents d’incertitudes. Les logiques de puissance qui n’ont cessé d’être à l’œuvre sont désormais exacerbées du fait des insatisfactions nombreuses liés à la paralysie de toute tentative de réforme des grands régimes. Leur transition dans un XXIème siècle marqué par une accélération du rythme des évolutions technologiques fut un échec. La confiance qui découlait des échanges politico-militaires a cédé la place à l’aveuglement des artifices technologiques. L’expérience démontre que les régimes de contrôle et de limitation d’armes nouvelles ne furent établis qu’après leur mise en œuvre, jamais avant. Quels périls et quels cataclysmes futurs devront-nous supporter avant de voir apparaître les cadres de sécurité adaptés aux armements nouveaux issus de l’innovation technologique de demain ?

Notes bibliographiques

Fatton, L. P. (2016). The impotence of conventional arms control: Why do international regimes fail when they are most needed? Contemporary Security Policy, 37(2). https://doi.org/10.1080/13523260.2016.1187952

Horowitz, M. C. (2019). When speed kills: Lethal autonomous weapon systems, deterrence and stability. Journal of Strategic Studies, 42(6), 764–788. https://doi.org/10.1080/01402390.2019.1621174

Sehrawat, V. (2017). Autonomous weapon system: Law of armed conflict (LOAC) and other legal challenges. Computer Law and Security Review, 33(1), 38–56. https://doi.org/10.1016/j.clsr.2016.11.001

Speier, R., Nacouzi, G., Lee, C., & Moore, R. (2017). Hypersonic Missile Nonproliferation: Hindering the Spread of a New Class of Weapons. In Hypersonic Missile Nonproliferation: Hindering the Spread of a New Class of Weapons. https://doi.org/10.7249/rr2137

The Open Skies Treaty. (2019). Strategic Comments, 25(10). https://doi.org/10.1080/13567888.2019.1707489

Zhao, T. (2015). Going too fast: Time to ban hypersonic missile tests? Bulletin of the Atomic Scientists, 71(5). https://doi.org/10.1177/0096340215599774


[1] Les propos exprimés par l’auteur n’engagent pas les institutions référencées.

[2] Même si son acceptation par l’ensemble des protagonistes avait exigé du temps.

[3] A l’exemple du programme Status-6 Poseidon russe.

[4] À l’instar du Land-Based Hypersonic Missile (LBHM) américain d’une portée de 2.200 km.

[5] Le Strategic Long-Range Cannon américain affiche une portée de 1.800 km.

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