GNSS : la rivalité sino-européenne

L’heure fut certainemet à la sidération, du moins pour ce qui est de l’opinion publique qui apprit au printemps 2020 l’achèvement par la Chine de son propre système « GPS », Beidou-2. Parmi les instances en charge des programmes spatiaux, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, point de surprise cependant : le degré d’avancement du projet national spatial chinois était connu et ce malgré l’épaisseur du voile avec lequel Pékin revêt ses ambitions technologiques. Car c’est dans l’histoire stratégique de la Chine qu’il faut trouver les sources de la détermination des autorités du pays à concevoir un système de radionavigation par satellites indépendant. En 1996, tandis que la crise avec Taïwan faisait rage, l’armée chinoise tira trois missiles dans les eaux du détroit en guise d’avertissement. Si le premier missile ne rencontra aucun problème de guidage, les forces de l’APL eurent cependant à déplorer la perte des deux autres vecteurs. Au terme d’une enquête conduite pour connaître les origines de cet incident, les autorités politico-militaires chinoises en vinrent à conclure que le dysfonctionnement qui sembla toucher les deux missiles en question provenait d’une rupture volontaire du signal GPS par les Etats-Unis. C’est à partir de cet événement que la Chine se résolut de mener à bien le développement de son programme Beidou, lancé deux plus tôt. D’une façon quelque peu surprenante, c’est également au milieu des années 1990 qu’un débat émergea au niveau de l’Union européenne pour la mise au point d’une constellation de navigation et de datation par satellites.

A moyen et long termes, la performance accomplie par la Chine laissera indéniablement des traces. Si les technologies de géolocalisation semblent devenues accessibles au plus grand nombre pour un éventail toujours plus étendu de secteurs d’activités au point qu’elles sont en passe de devenir des outils du quotidien, leur maîtrise par les Etats qui les déploient demeure, quant à elle, un enjeu central dans la compétition globale que se livrent les puissances scientifiques et technologiques de la planète. Or, il n’est jamais de supériorité technique définitivement acquise et la primauté en la matière n’est nullement synonyme de pérennité. L’Europe, qui espérait sans doute devenir la seconde puissance à déployer une constellation complète de 30 satellites pour les besoins de son programme GNSS[2], Galileo, réalise que les nombreux retards qu’a subi son projet ont définitivement handicapé son ambition et peut-être réduit les parts de marché autrefois promises à son système.

Les avancées de la Chine dans les différents segments des technologies spatiales constituent également, bien qu’indirectement, le produit des coopérations multiples et variables entre certains Etats européens, l’Union européenne en tant que telle et la Chine dans un ensemble de projets scientifiques et de programmes technologiques depuis les années 1980. Les liens établis entre l’Europe et la Chine en matière spatiale ont connu des sorts très inégaux, de nombreux rebonds et diverses désillusions. Il n’est pas non plus un secret que les tentatives de collaboration et d’échanges amorcées n’ont pas toujours abouti à des issues favorables, tant du côté européen que du point de vue de la Chine. Aujourd’hui, la question peut être posée de savoir si la Chine, qui semble de toute évidence avoir dépassé le stade du « rattrapage technologique » dans le secteur spatial, est en passe de « damer le pion » aux Européens sur leur propre pré-carré.

Le GNSS, cœur d’une compétition globale

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le déploiement des systèmes de type GNSS est loin d’être figé. Les citoyens/consommateurs de technologies numériques que nous sommes ainsi que les entreprises considèrent désormais l’aide à la navigation comme un instrument inscrit dans le quotidien. Les enjeux liés à la modernisation des systèmes, à la sécurité des plates-formes physiques (satellites, récepteurs terrestres) ou encore à la protection des logiciels et à la continuité des services sont souvent déconsidérés, quand ils ne sont pas purement et simplement ignorés. Or, il n’est sans doute rien de plus stratégique que les technologies de navigation et de datation par satellites pour les équipements militaires de l’ère informationnelle et numérique dans laquelle nous évoluons. Chacun connaît le programme NAVSTAR GPS développé par le Département américain de la Défense pour des besoins d’abord strictement militaires, puis étendu à des applications civiles et commerciales à partir des années 1990. A l’instar de son homologue soviétique, GLONASS, le GPS s’inscrivait à l’origine dans la panoplie de technologies associées à la dissuasion nucléaire. La précision accrue des vecteurs d’emport de charges que rendaient possible les systèmes de navigation par satellites garantissait la crédibilité de la dissuasion nucléaire en vertu d’un ciblage strictement défini. La modernisation du GPS et de GLONASS, notamment par l’acquisition d’horloges atomiques plus stables, l’utilisation de deux fréquences d’émission au lieu d’une seule ainsi que l’amélioration des segments sol permirent progressivement le passage d’une précision décamétrique à une précision submétrique. Ce sont les opérations militaires coalisées et alliées engagées par les Etats-Unis à partir de 1990 qui attesteront des avantages considérables pouvant être retirés de la navigation par satellites pour les moyens de combat modernes dans le cadre de modèles de guerre centrés sur la supériorité informationnelle. Les diverses campagnes initiées en Irak, en ex-Yougoslavie et au Kosovo convaincront les états-majors de nombreux pays hors Occident de la nécessité de développer des technologies et stratégies « contre-mesures » susceptibles de déforcer ou de surpasser l’assise technologique des forces du bloc occidental, et plus particulièrement des Etats-Unis.

La Chine et l’Europe spatiale : chronique d’un coûteux divorce

Aussi, la Chine, à l’instar d’autres nations, décida-t-elle d’investir les technologies spatiales à finalité militaire, en ce compris les moyens de géolocalisation par satellites. De nouveaux systèmes de positionnement virent ainsi le jour. L’Union européenne décida officiellement en 2003 du lancement de son programme Galileo, destiné à garantir la souveraineté technologique européenne dans le domaine de la navigation par satellites. L’ambition qu’afficha dès le début du projet l’Union européenne était particulièrement élevé. Non seulement s’agissait-il de contrecarrer le monopole de fait acquis par les Etats-Unis dans le domaine du géopositionnement mais également de fournir aux Européens et à l’ensemble de la communauté d’utilisateurs dans le monde une offre technologique plus précise, plus fiable tout en étant déclinée en plusieurs services selon les besoins rencontrés. Galileo fut également le prétexte à la prolongation ou au lancement de coopérations avec des Etats hors-UE, tels que la Russie ou la Chine. Si la Russie fut invitée à une participation technique dans le projet de navigation et de datation par satellites européen, la Chine quant à elle fut sollicitée pour une contribution financière en échange d’une possibilité de transferts de technologies. Le projet Galileo, en dépit des promesses d’indépendance technologique avancées, fut rattrapé par les impératifs géopolitiques. Les Etats-Unis marquèrent très vite leur désapprobation à l’endroit des orientations opérées par l’Union européenne dans ce dossier. C’est la conjugaison de la perspective d’une poursuite de la collaboration avec la Chine et le choix de la fréquence du signal PRS du système européen (et donc le risque d’interférence que celui-ci faisait planer pour l’intégrité du signal sécurisé militaire du NAVSTAR GPS) qui conduira Washington à développer un intense travail de lobbying auprès des instances de l’UE afin que cette dernière renonce à ces deux politiques. Pour les Etats-Unis, le scénario du déploiement d’un système de navigation européen autonome rappelle à bien des égards le premier lancement de la fusée Ariane qui permit alors à l’Europe spatiale de naître et de s’affranchir ainsi de la dépendance aux lanceurs américains pour le déploiement de leurs satellites. Nombreux sont ceux qui, à Washington, œuvreront alors pour dissuader les Etats européens de se lancer dans l’aventure Galileo. Ce dossier conduira même un ancien Secrétaire adjoint à la défense américain, Paul Wolfowitz, le 1er décembre 2001, à adresser une lettre aux 15 ministres de la défense européens de l’époque pour empêcher la validation diplomatique du projet. En réalité, l’activisme américain suscitera les effets exactement opposés à ceux recherchés puisqu’il éveillera les Etats membres de l’UE sur le caractère stratégique de cette technologie. Après tout, si les Etats-Unis insistent tant pour nous empêcher de produire notre propre système de navigation, c’est qu’il s’agit bel et bien d’une technologie essentielle au futur de l’Union européenne. Un mémorandum d’accord entre les Etats-Unis et l’Union européenne, en date du 26 juin 2004, résoudra ce différend. Coexistant sur des zones de fréquences très proches, il fut convenu dans ce mémorandum que le signal PRS de Galileo soit quelque peu déporté pour préserver le signal M du GPS. Officiellement, l’accord passé avec les Etats-Unis doit permettre à chacun des systèmes de fonctionner de manière parallèle, sans interférence de leurs signaux respectifs. Après avoir rejeté le principe d’une interopérabilité entre les deux systèmes

La coopération sino-européenne dans le domaine de la navigation par satellites connut quant à elle bien des rebondissements. La Chine avait très tôt manifesté son intérêt pour les travaux engagés dans le cadre de l’Union européenne et de l’Agence spatiale européenne (ESA[3]) dans ce segment. De la même façon, l’Union européenne avait cherché à encourager la participation du plus grand nombre d’Etats tiers sur le programme, notamment dans l’espoir de conduire ceux-ci à adopter le système européen et de garantir ainsi sa rentabilité[4]. Programme principalement orienté vers des besoins civils, Galileo n’en était pas dénué d’intérêts militaires. Dès octobre 2004, la Chine devint membre de la Galileo Joint Undertaking, une agence chargée de la supervision des coopérations autour du système de radionavigation et de datation par satellites européen. La contribution chinoise au programme Galileo ne serait pas que financière : la Chine participait ainsi directement à la confection « technique » du projet notamment au travers de la conception de transpondeurs SAR[5] et de réflecteurs laser. Dès 2003, des ingénieurs européens et chinois débutèrent une collaboration sur les démonstrateurs de satellites afin d’attester de la capacité d’appui d’un réseau GPS européen à des fins de navigation maritime. L’accord passé entre l’Union européenne et la Chine sur Galileo allait également se traduire par l’instauration d’un centre de coopération et d’entraînement basé à Pékin. Le but de cette institution était de favoriser l’émergence d’initiatives en vue d’éveiller les autorités et les acteurs économiques chinois aux atouts du système de navigation européen. En d’autres termes, il s’agissait de convaincre les industriels chinois des avantages que présenterait Galileo pour leur développement et d’assister ceux-ci, le moment venu, dans la mise en œuvre des services pour leurs activités. En 2006, le Chinese National Remote Sensing Centre (NRSCC) devenait membre à part entière de la Galileo Joint Undertaking. Sur le plan financier, pékin débloquait une enveloppe que de quelques 200 millions d’euros au titre de participation dans l’élaboration du projet.

Les diverses initiatives amorcées par l’Union européenne et la Chine autour de Galileo ont suscité de nombreuses méfiances du côté américain, c’est le moins que l’on puisse dire. Les assurances en matière de sécurité et de fiabilité du système européen, les cautions offertes par l’UE quant aux limites de la coopération engagée avec Pékin ne suffirent pas à calmer les esprits à Washington. Très rapidement, le dossier Galileo devint un sujet central au cœur des négociations politiques et commerciales entre Bruxelles et Washington. Diverses sources évoquant, dans la foulée, la possibilité pour Galileo d’être employé par des Etats européens pour des besoins militaires terminèrent de dresser définitivement les Etats-Unis contre le projet européen. Enfin, des interrogations légitimes quant aux motifs qui avaient présidé à la participation de la Chine dans certains volets du programme Galileo demeuraient sans réponse.

La liquidation de la GJU et le transfert de ses compétences dans une nouvelle instance, baptisée European GNSS Supervisory Authority, ne fut pas du goût des autorités chinoises qui se sentaient, de fait, reléguées au second plan dans la mise en œuvre du programme. C’est à partir de cette période que la Chine décida de donner une impulsion nouvelle à son propre programme de navigation par satellites : Beidou-2 allait ainsi voir le jour.

Beidou-2 : du régional au global

Dès les années 1990, la Chine engagea des efforts de R&D pour la conception d’un système de radionavigation par satellites pour les besoins du pays. En façade, il s’agissait pour Pékin d’élaborer une constellation de type RNSS à finalité régionale. Les constellations de satellites de radionavigation développées pour une couverture régionale ont représenté pour quelques pays des adjuvants précieux à leurs activités économiques et commerciales. De tels systèmes ont pour but de garantir la permanence d’un service de radionavigation par satellites qui ne dépende pas exclusivement du monopole détenu par le GPS américain. Le Japon dispose ainsi de son système QZSS dont les services sont accessibles par l’ensemble des Etats d’Asie de l’Est et de l’Océanie. La particularité du système conçu par le Japon est d’offrir une couverture satellitaire particulièrement adaptée aux zones densément peuplées et urbanisées. Le programme QZSS[6] débuta en 2010 et devrait atteindre une pleine capacité opérationnelle en 2023. Le QZSS dépend partiellement du GPS américain dans la mesure où il complète ce dernier avec des satellites placés « en renfort » des éléments déployés dans le cadre du NAVSTAR GPS. Leur adjonction permet de renforcer l’intensité et la précision du signal GPS pour adapter les services aux conurbations typiques du Japon[7]. Le QZSS est un programme supervisé par la JAXA, l’Agence spatiale japonaise. Les satellites ont été conçus par la société MELCO (Mitsubishi Electric) et possèdent des horloges atomiques au rubidium. Le gouvernement japonais a décidé en avril 2016 de procéder au lancement de trois nouveaux satellites en 2023 afin d’accroître la qualité des services offerts par la constellation.

Autre exemple d’un système de radionavigation par satellite d’envergure régionale, l’Indian Regional Navigation Satellite System (IRNSS), rebaptisé depuis peu NAVIC. Programme approuvé en 2006, la constellation NAVIC se compose de 3 satellites géostationnaires ainsi que de 4 satellites géosynchrones à quelques 35.800 km d’altitude. On notera que le système intègre des horloges atomiques au rubidium (un élément sur lequel nous reviendrons dans la suite de cette note)[8]. L’ensemble du système fut complété en 2016. L’IRNSS présente la particularité de résulter d’un programme militaire (à l’instar du NVASTAR GPS et de GLONASS). L’objectif premier du système est de fournir un appui satellitaire garanti en cas conflit impliquant l’Inde tout en s’affranchissant des risques d’une rupture volontaire du signal GPS américain[9].

ParameterGPSGLONASSGalileoCompass/Beidou
CountryUSARussiaEurope(EC,ESA)China
First launchFeb. 22, 1978Oct. 12, 1982Dec. 28, 2005April 14, 2007 (MEO)
FOCJuly 17, 1995Jan. 18, 1996~2015~2015
Services providedMilitary
Civil
Military
Civil
Commercial
Open
Autorized
Open/commercial
No of Satellites31242727
No of orbital planes6333
Inclination55º64.8º56º55º
Semi-major axis26,560 km25,508 km29,601 km27,840 km
Orbital period11 h 58 minutes11 h 15 minutes14 h 05 minutes12 h 50 minutes
Coordinate frameWGS-84PZ-90GTRFCGS2000
Time systemGPSTUTC (SU)GSTChina UTC
Coding schemeCDMAFDMACDMACDMA
Signal Frequencies (MHz)L1: 15.75.42
L2: 1227.60
L5: 1176.45
G1: 1602
G2: 1246
G3: TBD
E1: 15.75.42
E5a: 1176.45
E5b: 1207.14
E6: 12.78.75
B1-2:1589.74 (E1)
B-1:1561.1 (E2′)
B2:120B3:1268.52 (E6)7.14 (E5b)
Tableau 1 : comparaison des différents systèmes GNSS

Les tergiversations européennes relatives au degré d’implication chinois dans la nouvelle entité créée pour la gouvernance du programme Galileo précipitèrent la décision de Pékin de réinvestir le système Beidou, défini pour des besoins régionaux, afin de lui offrir une envergure globale. La Chine pouvait néanmoins tirer parti de l’expérience acquise de la coopération menée avec les Européens.

Beidou-2 doit donc être distingué des premiers efforts engagés par la Chine pour l’élaboration d’un GPS « régional ». Ce dernier reposait, en effet, sur trois satellites géostationnaires dont l’objectif était de délivrer des services de radionavigation pour la Chine et les pays voisins. Le premier satellite s’inscrivant dans le cadre de Beidou-2 fut lancé en orbite en 2007. Entre 2010 et 2012, le déploiement des plates-formes suivantes s’est réalisé à un rythme accéléré puisque ce ne sont pas moins de 14 satellites qui rejoignirent l’ensemble du système (pour le détail des étapes franchies par le programme Compass/Beidou, voir le Tableau 2). Après une période moins active, une seconde phase de lancements soutenus de satellites appelés à composer la constellation fut observée. À partir de 2015, 7 nouveaux satellites sont déployés et le dernier de cette série est une plate-forme de nouvelle génération (décembre 2016). Ainsi, à la fin de l’année 2016, la constellation Beidou-2 comporte un ensemble de 21 satellites en orbite et pleinement opérationnels. La totalité des plates-formes appelée à composer le système GNSS chinois est toujours fixé à 35 unités : 5 satellites géostationnaires, 3 satellites IGSO et 27 satellites MEO[10].

Date of launchSatelliteOrbitComment
April 14, 2007Compass-M1 (experimental)MEO, altitude = 21,150 km, inclination = 56.7ºPeriod: 773.4 min, Retired
April 15, 2009Compass-G2GEO, drifting (non-operational)Inclination: 1.6º, Retired
Jan. 16, 2010 (UTC)Compass-G1GEO, 144.5º E (altitude of ~35,786 km)BeiDou-2
June 2, 2010Compass-G3GEO, 84.7º E110.5º (moved from 84.0º to new position in Nov 2012)
August 1, 2010 (UTC)Compass-IGSO1IGSO, 118º E, 55º inclination, (altitude of~35,786 km)BeiDou-2
Nov. 1, 2010Compass-G4GEO, 160º EBeiDou-2
Dec. 18, 2010Compass-IGSO2IGSO, 118º E, 54.8º inclinationBeiDou-2
April 10, 2011Compass-IGSO3IGSO, 118º E, 54.8º inclinationBeiDou-2
July 26, 2011Compass-IGSO4IGSO, 120º E, 55º inclinationBeiDou-2
Dec. 02, 2011Compass-IGSO5IGSO, 110º E, 55º inclinationBeiDou-2
Feb. 24, 2012 (UTC)Compass-G5GEO, 58.75ºEBeiDou-2
April 29, 2012 (UTC)Compass-M3 (DFH-3B bus)
Compass-M4 (DFH-3B bus)
MEO, altitude = 21,528 km, inclination = 55.5º, 32)
MEO, altitude = 21,528 km, inclination = 55.5º
CZ-3B/E
Sept. 18, 2012 (UTC) 34)Compass-M5
Compass-M6
MEO, altitude = 21,528 km, inclination = 55.5º
MEO, altitude = 21,528 km, inclination = 55.5º
BeiDou-2, Retired (Oct.2014)
BeiDou-2
Oct. 25, 2012 (UTC)Compass-G6GEO, 140ºEBeiDou-2
March 30, 2015BDS I1-SIGSO, inclination = 55.5ºBeiDou-3 satellite
July 25, 2015BDS-M1-S
BDS-M2-S
MEO, 2 satellites, altitude = 21,528 km, inclination = 55.5ºBeiDou-3 satellite
BeiDou-3 satellite
Sept. 29, 2015BDS-I2-SIGSO, 55º inclinationBeiDou-3 satellite
Feb. 01, 2016BDS-M3-SMEO, 55º inclination, altitude = 21,500 kmBeiDou-3 satellite
March 29, 2016Compass-IGSO6IGSO, 55º inclination, 95ºEBeiDou-3 satellite
June 12, 2016Compass-G7GEO 144ºEBeiDou-3 satellite
Nov. 5, 2017BeiDou-3 M1 (BeiDou-24)
BeiDou-3 M2 (BeiDou-25)
MEO, altitude = 21,500 km
MEO, altitude = 21,500 km
BeiDou-3 satellite
BeiDou-3 satellite
Jan. 11, 2018
(23:18 UTC)
BeiDou-3 M7
BeiDou-3 M8
Two MEO spacecraft, ~ 21,500 kmLaunch from Xichang on a Long March-3B vehicle
Feb. 12, 2018
(05:03 UTC)
BeiDou-3 M3
BeiDou-3 M4
Two MEO spacecraft, ~21,500 km (S/C No 28 and 29)Launch from Xichang on a Long March-3B/YZ-1 vehicle
Mar. 29, 2018
(17:50 UTC)
BeiDou-3 M5
BeiDou-3 M6
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a Long March-3B/YZ-1 vehicle
July 9, 2018
(20:58 UTC)
BeiDou-2
BeiDou-IGOS-7
IGSO, 55º inclinationLaunch from Xichang on a Long March 3A vehicle
July 29, 2018
(01:48 UTC)
BeiDou-3 M5
Beidou-3 M6
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a Long March-3B/YZ-1 vehicle
Aug. 24, 2018
(13:52 UTC)
BeiDou-3 M11
BeiDou-3 M12
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a
Long March-3B/YZ-1 vehicle
Sept. 19, 2018
(14:07 UTC)
BeiDou-3 M13 with MEOSAR
BeiDou-3 M14 with MEOSAR
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a
Long March-3B/YZ-1 vehicle
Oct. 15, 2018
(04:23 UTC)
BeiDou-3 M15
BeiDou-3 M16
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a
Long March-3B/YZ-1 vehicle
Nov. 01, 2018
(15:57 UTC)
BeiDou-3 G1QGEOLaunch from Xichang on a CZ-3B/E vehicle
Nov. 18, 2018
(18:07 UTC)
BeiDou-3 M17
BeiDou-3 M18
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a CZ-3B/YZ-1 vehicle
Apr. 20, 2019
(14:41 UTC)
BeiDou-3 I1QIGSO, 55º inclinationLaunch from Xichang on a CZ-3B/G2 vehicle
May 17, 2019
(15:38 UTC)
BeiDou-2 G8GEOLaunch from Xichang on a CZ-3C vehicle
June 24, 2019
(17.52 UTC)
BeiDou-3 I2QIGSO, 55º inclinationLaunch from Xichang on a CZ-3B/E vehicle
Sept. 22, 2019
(21:10 UTC)
BeiDou-3 M23
BeiDou-3 M24
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang on a
Long March-3B/YZ-1 vehicle
Nov. 04, 2019BeiDou-3IGSOLaunch from Xichang on a
Long March-3B/E vehicle
Nov. 23, 2019
(00:55 UTC)
BeiDou-3 M21
BeiDou-3 M22
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang, Long March-3B/YZ-1 vehicle
Dec. 16, 2019
(07:20 UTC)
Beidou-3 M19
BeiDou-3 M20
Two MEO spacecraft, ~21,500 kmLaunch from Xichang, Long March-3B/YZ-1 vehicle
Tableau 2 : Caractéristiques et étapes du programme Compass/Beidou chinois

En 2017, le BNSS[11] reposait sur 15 satellites dotés d’horloges atomiques au rubidium. Le BNSS fait l’objet de constantes améliorations afin de gagner en précision. Les satellites suivants, de troisième génération, disposent d’horloges atomiques plus performantes, garantissant une plus grande précision encore (même si, avec les satellites de seconde génération, la précision du système avait pu être ramenée de 10 à 8 mètres). Les satellites de 3ème génération devraient garantir une précision de l’ordre du mètre et assurer une couverture globale du système.

Quels sont les services proposés par la Chine au travers de Beidou-2 ? En date du 29 décembre dernier, les autorités chinoises ont détaillé le contenu de l’offre de son système de navigation. Celle-ci se décomposerait en 6 services, parmi lesquels figurent un service de haute précision et d’intégrité renforcée pour les utilisateurs tels que l’aviation civile, les compagnies maritimes, les services ferroviaires et certaines industries et une offre plus généralisée de service de géolocalisation de précision décamétrique pour le positionnement dynamique et de l’ordre du centimètre pour le positionnement statique. Cette dernière offre s’adresse tout particulièrement à des secteurs comme la surveillance, la cartographie, l’agriculture et la conduite autonome.

Quels risques liés à l’emploi de Beidou ?

Nombre d’experts alertent cependant les autorités publiques et les utilisateurs potentiels sur les risques liés au recours à la constellation de radionavigation chinoise. En mettant sur un pied d’égalité les divers systèmes développés en matière de géopositionnement – NAVSTAR GPS, Galileo, GLONASS -, le danger est de laisser penser que ces différents systèmes reposent sur des technologies très similaires, pour ne pas dire identiques. Or, la réalité est quelque peu différente. Une différence fondamentale sépare le système chinois de ses concurrents principaux. Qu’il s’agisse de Galileo, du GPS américain ou du GLONASS russe, tous ces systèmes reposent sur un maillage de balises envoyant des signaux que les terminaux des utilisateurs emploient afin de connaître leur propre position. Beidou opère différemment puisqu’il repose sur un système de communications qui non seulement permet aux utilisateurs de connaître leur position mais donne également la possibilité aux autres utilisateurs du maillage de connaître la position des autres utilisateurs. En d’autres termes, tous les terminaux dont disposent les utilisateurs (qu’il s’agisse de particuliers, de véhicules, d’avions, etc.), du fait de leurs échanges permanents avec le système, permettent un traçage continu des déplacements[12]. Certes, il n’est pas interdit de penser que les différents systèmes de géopositionnement par satellites puissent autoriser de tels traçages dans le cas où des enjeux de sécurité intérieure ou extérieures pourraient l’exiger. De telles possibilités de traçage ne dépendent pas, en effet, de la seule technologie employée. Toutefois, le fait qu’un régime de type autoritaire puisse disposer d’un tel levier technique pour le contrôle des utilisateurs inquiète nombre de pays. On ajoutera encore que le modèle technique même sur lequel repose le système de radionavigation chinois génère des préoccupations supplémentaires en termes de cybersécurité. Le réseau de communications qui se situe au cœur de l’architecture de Beidou serait plus vulnérables aux cyberattaques. Le ministère taïwanais des sciences et des technologies a d’ailleurs émis une alerte à l’endroit de l’utilisation par ses concitoyens d’appareils de communication conçus en RPC. Les échanges permanents de communication entre les relais Beidou et les terminaux mobiles déployés auprès des citoyens taïwanais autorise en principe la Chine à récolter des informations d’ordre privé des utilisateurs. La crainte porte notamment sur la possibilité pour le système Beidou, une fois connecté à un terminal mobile intégrant des composants technologiques destinés à faire fonctionner le système de géopositionnement chinois, d’activer des malwares dissimulés qui épieront les utilisateurs à leur insu.

Galileo : des lendemains qui déchantent ?

Lors de lancement en 2002, le projet GNSS européen, Galileo, s’inscrivait dans une logique de conquête commerciale. L’objectif affiché par la Commission européenne, lui-même s’appuyant sur les perspectives dressées par diverses sociétés de conseil, résidait dans la conquête de nouvelles parts de marché. L’élaboration du programme Galileo s’est fondé sur un certain nombre de mystifications qu’il est, certes, plus facile de dénoncer aujourd’hui qu’au moment où les premières estimations du projet étaient publiées. Il n’en demeure pas moins que les conséquences des biais cognitifs qui ont affecté à l’époque les projections de rentabilité du système sont réelles. S’il fallait résumer la crise devant laquelle se retrouve aujourd’hui le programme européen, elle pourrait être décrite comme suit. A son origine, le projet qui consistait à développer un système de radionavigation et de datation exclusivement européen aurait pu être guidé par deux objectifs. Le premier, d’ordre économique, aurait consisté à conquérir des parts de marché dans le domaine de la navigation par satellites et de concurrencer un GPS américain qui détenait un monopole de fait dans le secteur. Le second objectif, complètement détaché de toute perspective de rentabilité économique, aurait pu résider dans le développement d’une souveraineté technologique européenne ; souveraineté qui aurait d’ailleurs trouvé toute sa place dans une dynamique d’autonomie stratégique alors embryonnaire au niveau militaire au début des années 2000. Or, ce fut la logique commerciale qui présida à la gouvernance de Galileo. Les enjeux en matière de souveraineté technologique furent relégués, au mieux, en second plan. Nous en voulons pour preuve la difficile maturation d’un sujet comme celui de l’utilisation militaire du signal Galileo. Il s’agissait là, ni plus ni moins, d’un sujet que les chancelleries peinaient à faire émerger.

Thierry Breton, Commissaire européen en charge de la politique spatiale de l’Union européenne lors d’une audition devant les membres du Parlement européen

Incertitudes sur la rentabilité économique

Les études prospectives commandées par la Commission européenne en témoignent. En novembre 2001, le cabinet de conseil PriceWaterhouseCoopers remit un rapport portant sur la rentabilité financière et économique du programme européen qui n’était alors que dans les « cartons ». La commission européenne en reprit les termes et les conclusions en affirmant que Galileo assurait une « rentabilité économique sans équivoque » (unquestionable economic viability). Mieux : le système européen de navigation et de datation par satellites garantissait au bas mot un rapport coût/bénéfice de 4,6 sur une période de vingt ans[13]. Les études prospectives sur lesquelles la Commission européenne bâtit le programme Galileo pêchaient cependant par plusieurs manquements et perceptions erronées tant du monde économique que du système international. Tout d’abord, il faisait fi de l’évolution du principal système concurrent, le GPS américain, en considérant celui-ci comme un système non-évolutif. Or, il était indéniable que le système GPS américain était appelé à connaître des évolutions majeures dans les années à venir. Et ce pour au moins deux raisons. La première est que les Etats-Unis ont toujours accordé une grande attention aux performances de leur outil de navigation par satellites, instrument essentiel dans le cadre de leur stratégie militaire – et plus particulièrement de leur stratégie de dissuasion – et de l’emploi général de leurs armements. La seconde raison, d’ordre économique, tient au fait qu’il eut été peu probable que les Etats-Unis ne procèdent pas à des améliorations de leur système de navigation en sachant que celui-ci risquait d’être concurrencé par la venue sur le marché d’un système européen concurrent. On pourrait encore ajouter à ces deux formes de négligence celle de la non-prise en compte des conjectures possibles du système international. La promesse de la « rentabilité économique sans équivoque » du programme européen de navigation par satellites impliquait une supposition risquée : l’inertie du système international et des équilibres commerciaux/militaires. Or, il n’en fut jamais ainsi. Les extrapolations chiffrées par les cabinets d’expertise, elles-mêmes reprises par les instances de la Commission européenne, traduisaient l’irénisme qui pouvait affecter la vision de la technologie en ce début de 21ème siècle. Jamais, la perspective de l’émergence d’un nouveau système concurrent, autre que le GPS, n’avait été sérieusement envisagé.

La difficile fédération des industriels

Autre mystification sur laquelle Galileo fut fondée : l’étendue de la participation industrielle à l’élaboration du système. Dès qu’il fut porté sur les fonts baptismaux, le projet européen fut annoncé comme le cœur d’un partenariat public-privé (PPP) inédit. Sans doute le principe du PPP a-t-il subi les effets néfastes d’une inversion des logiques le concernant. Il fut, en effet, affirmé que le programme Galileo était solide du fait de la participation des acteurs industriels au programme alors qu’il eut mieux valu, dans un premier temps, s’assurer de la solidité du PPP pour offrir, dans un second temps, la garantie que Galileo serait maintenu sur les rails. Pour le dire autrement, ce ne sont pas les promesses incantatoires entourant un projet sur papier qui animent les industriels mais, au contraire, les garanties fortes offertes par l’industrie qui peut assurer sous certaines conditions la viabilité d’un projet technologique. Toutefois, face à la somme de départ que l’Union européenne cherche à lever auprès de partenaires privés éventuels, les industriels hésiteront à embarquer dans le projet. Trois milliards d’euros : tel était le montant de l’investissement de départ requis pour le lancement concret du programme européen. L’industrie se montra donc quelque peu frileuse quant aux conditions de sa participation, en sachant qu’elle ne serait pas en mesure de tirer profit de sa mise avant cinq ou six ans au bas mot. Cette réticence industrielle constitua donc le premier incitant à la mise sur pied d’un financement public européen.

Le cahier des charges scientifique

Enfin, on ne saurait passer sous silence la mystification scientifique dont Galileo fut la victime. Éloignée des considérations commerciales précaires à l’endroit du projet européen, la communauté scientifique multiplia le cahier des charges des prouesses technologiques que Galileo devait, selon elle, être en mesure de réaliser. En d’autres termes, pour que le projet soit crédible, il importait que celui-ci génère des entreprises de recherche scientifique. Celles-ci portèrent notamment sur la conception d’horloges atomiques de meilleure précision. Pourtant, la technologie intégrée à bord des satellites de la constellation Galileo ne suffira pas à offrir au programme européen une avance décisive sur ses concurrents présents et à venir (voir notre Conclusion).

Ces multiples biais ont conduit à faire de Galileo un succès en demi-teinte. Officiellement, on se félicite que l’Union européenne ait pu être en mesure d’élaborer un financement public – le premier du genre – pour un projet de l’envergure de celle de Galileo. En coulisses, on dénonce surtout le caractère dissuasif du projet européen et l’impossibilité pour l’Union européenne de fédérer autour du programme les énergies nécessaires à son financement. On déplore encore les multiples errements du programme et les périodes de latence qui ont même failli conduire l’Union européenne à perdre les fréquences qui lui avaient été octroyées lors de la conférence de l’Union internationale des communications de mai 2000 à Istanbul[14].

La campagne de promotion du projet Galileo orchestrée par la Commission européenne comportait une attaque directe et frontale au monopole du système NAVSTAR GPS considéré comme tout à la fois peu fiable (car victime de ruptures de service inopinées), imprévisible (en raison de la possibilité pour le Département de la défense américain de brouiller le signal à ses adversaires… et partenaires) et imprécis (par rapport à la performance promise par Galileo). Ce faisant, l’Union européenne s’était créée ses propres obstacles et participa à générer ses propres renonciations. Face aux pressions américaines au sujet de la localisation de la fréquence PRS de Galileo, jugée trop proche voire se superposant au signal M du GPS, l’Union européenne fut contrainte de déplacer son signal sécurisé en vertu de l’accord passé avec les Etats-Unis lors du Sommet Union européenne – Etats-Unis[15]. Compte tenu de caractère « payant » de son futur système (notamment à l’intention des utilisateurs non-prioritaires qui requerraient une précision accrue pour leurs activités), l’Union européenne a dû s’assurer de la rentabilité économique de Galileo. Il s’agissait là d’une contrainte de taille pour l’exploitation du système.

Placement des satellites Galileo 23 à 26 sous la coiffe du lanceur Ariane 5 dans le BAF (Bâtiment d’assemblage) le 11-07-2018 (source : ESA)

Des questions quant à la fiabilité du système

Entre le 11 et le 18 juillet 2019, le signal de Galileo connut une rupture de service. Celle-ci passa largement inaperçue aux yeux des utilisateurs grâce à la redondance assurée par les autres constellations GNSS. Cette rupture temporaire du système pose toutefois des questions quant à sa fiabilité et à sa gouvernance. Lors de son allocution à l’occasion de la 12ème conférence sur l’espace de l’Union européenne, le commissaire européen Thierry Breton était revenu sur cet incident en indiquant qu’il crut dans un premier temps que celui-ci était certainement dû à un piratage du système avant de se résoudre à admettre qu’il s’agissait en réalité – et plus simplement – d’une faille dans le dispositif de gestion du GNSS européen. La gravité de cet incident tient à la communication pour le moins opaque de l’Union européenne sur les circonstances qui ont entouré la rupture du système. Il aura fallu, par ailleurs, plus de 13 heures pour que la Europe Global Navigation Satellite Agency (GSA), basée à Prague avertisse les utilisateurs de Galileo du problème rencontré. La suite de la communication opérée par la GSA s’est révélée des plus laconiques puisque ce n’est que le 13 juillet – soit deux jours après le début de la défaillance – qu’un message précise qu’une coupure des signaux affecte l’ensemble des satellites (sans toutefois toucher le service Search & Rescue). Après sept jours de panne (dont six jours d’interruption complète du signal), la GSA indiquea un rétablissement des services, soit le 18 juillet. Un retour complet à la normale n’intervint toutefois pas avant le 22 juillet.

Cette défaillance rencontrée par la constellation Galileo intervint dans le cadre de la phase initiale du système. Il s’agit, plus exactement d’une phase pilote qui débuta le 15 décembre 2016 destinée à tester les services initiaux de navigation et de synchronisation. Il va de soi que, dans la mesure où le système n’opérait pas en totale autonomie, les utilisateurs des sigaux de géopositionnement ne se doutèrent à aucun instant de la rupture du signal de Galileo. La redondance offerte par le GPS américain, le GLONASS russe et le Beidou chinois purent couvrir les besoins des utilisateurs des récepteurs de géopositionnement.

Afin de omprendre l’origine de la défaillance de la constellation européenne, des chercheurs indépendants du département d’Electronique et de Télécommunications de l’Ecole polytechnique de Turin ont mené leur propre investigation. Ceux-ci concluèrent à un défaut de mise à jour des éphémérides. En réalité, les signaux de Galileo parvenaient bel et bien aux récepteurs mais avec une date erronée. Cette défaillance, concluèrent les chercheurs, aurait pu être corrigée manuellement et très rapidement par la GSA. On peut se demander ce qu’il serait advenu si certains utilisateurs du signal Galileo employait celui-ci en totale autonomie, par exemple pour un usage militaire. Les conséquences se seraient indiscutablement révélées désastreuses.

La rupture de signal rencontrée par Galilo démontra tant des failles d’ordre technique (notamment des failles dans la mise à jour des logiciels de cybersécurité) que des problèmes de gouvernance. Pour Thierry Breton, le commissaire européen en charge du programme Galileo, de tels types d’incident ne sont plus acceptables. Surtout, il est apparu que lors de la survenance de l’incident, les différents acteurs institutionnels (ESA, GSA, Commission européenne) impliqués dans le suivi et la maintenance de Galileo intervinrent simultanément mais sans réelle coordination. Comme put le dire le directeur exécutif de la GSA, Carlo des Dorides, Galileo sortirait assurément renforcée de cette expérience. Il n’en demeure pas moins que ces événements et la manière dont ils furent gérés entâche considérablement la réputation d’un système européen dont le caractère hautement stratégique n’échappe à personne.

Les non-sens du Brexit

Galileo est aujourd’hui confronté à un obstacle supplémentaire : le Brexit. Or, le Royaume-Uni a joué un rôle fondamental dans l’élaboration du programme européen et continue d’occuper une position clé dans la conduite du système. Le savoir-faire technologique du pays dans le secteur spatial s’est révélé déterminant pour le programme européen. Londres a d’ailleurs contribué à hauteur de 1,4 milliards d’euros dans le projet et une société telle que Surrey Satellite Technology (SSTL), une filiale d’Airbus, a occupé une place déterminante dans un grand nombre d’étapes, allant de la conception à la gestion du système. C’est notamment SSTL qui a livré les charges utiles pour les satellites ainsi que les segments sol de contrôle ou encore le logiciel permettant d’opérer le Public Regulated Service, autrement dit le service sécurisé de Galileo, celui-là même qui sera employé par les agences gouvernementales, les forces armées et les organismes chargés de la sécurité intérieure.

Or, l’Union européenne a, à de nombreuses reprises, rappelé que le signal PRS ne serait réservé qu’aux seuls Etats membres de l’Union européenne, à l’exclusion donc des forces armées du Royaume-Uni puisque le pays a choisi de se retirer de l’UE. La position intransigeante de la Commission européenne sur le rôle à venir du Royaume-Uni et de ses industries dans le système de navigation par satellites européen a conduit à exclure les représentants britanniques des discussions portant sur le devenir de Galileo. Plusieurs Etats membres, parmi lesquels la France, l’Espagne, les Pays-Bas et les Etats baltes travaillent au maintien de certains liens entre Londres et les capitales européennes sur ce dossier. L’approche prônée par ces Etats membres consiste à dire qu’il serait contre-productif d’instituer une séparation hermétique entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sur ce dossier stratégique dans lequel le Royaume-Uni et son tissu industriel ont joué un rôle majeur. Au-delà du principe même de l’exclusion « politique » des discussions portant sur les modalités de mise en œuvre de Galileo, c’est le risque stratégique d’une telle perspective qui est mis en avant-plan par les responsables militaires et industriels de plusieurs Etats membres. Pour l’ancien Premier ministre suédois, Carl Bildt, cette décision équivaudrait à une « véritable folie stratégique ». Conjecture surréaliste dont seule l’Union européenne a le secret, le Royaume-Uni envisage de développer à son tour son propre système de navigation par satellites qui lui permettrait de disposer d’une alternative à Galileo et, surtout, de disposer d’une technologie lui assurant une souveraineté nationale technologique en la matière. Cette idée, mise en avant par le Premier ministre Boris Johnson ne rencontra pas l’unanimité parmi les parlementaires britanniques[16]. Une autre solution aurait pu consister pour le Royaume-Uni, à l’instar de la Norvège, non-membre de l’Union européenne mais souhaitant néanmoins accéder au service PRS, de renégocier ses privilèges avec l’Union européenne pour l’accès complet aux services sécurisés de Galileo. Au final, Londres a fait le choix d’un système national alternatif et… concurrent. Financièrement, l’engagement dans une telle démarche implique, au bas mot, un investissement substantiel de près de 5 milliards d’euros.

On ne peut que regretter une telle issue. Dès 2018, ce sujet avait été abordé parmi les points les plus délicats qui devaient alors être débattus entre Londres et Bruxelles. Au mois de mai 2018, Michel Barnier, chargé des négociations du Brexit, avait clairement résumé la position de la Commission européenne sur ce dossier : aucun Etat tiers ne peut être en mesure de participer au développement des technologies les plus sensibles et les plus sécurisées de Galileo. Le ton était donné. Ce mois de janvier, la société SSTL sortait de ses usines de Guilford le dernier exemplaire de la charge utile embarquée par les satellites Galileo. Le Royaume-Uni ayant choisi de quitter l’UE sans résoudre la question de sa participation future à la constellation européenne de navigation, SSTL n’était plus autorisée à contribuer au projet industriel du programme Galileo.

Decollage du lanceur Ariane 5 embarquant les satellites Galileo 23 à 26 depuis le pas de tir ZL3, le 25-07-2018 (source : ESA)

Conclusion

C’est dans ce contexte des plus délicats pour l’avenir de Galileo que la Chine est venue finaliser son propre système de radionavigation par satellites. Comme nous avons pu l’observer, les services qui seront délivrés par la Chine au travers de son programme se révèlent sensiblement équivalents à ceux fournis par ses concurrents. Les autorités chinoises, au travers de publications rédigées par ces ingénieurs au sein de revues scientifiques nationales, se targuent des performances proposées par Beidou-2. Il est utile de rappeler que le niveau de capacité auquel a pu se hisser la Chine dans le secteur du GNSS résulte, certes, des compétences indéniables des scientifiques et ingénieurs chinois, mais aussi de l’assistance de certaines industries européennes. Lorsque, à partir de 2003, la Chine fut suspectée par les Etats-Unis de vouloir avancer dans l’élaboration d’un système GNSS national, l’Europe y vit une opportunité pour élargir sa coopération sur Galileo. Toutefois, des entreprises de défense à l’instar d’EADS refusèrent de transférer à la Chine la technologie de l’horloge atomique au rubidium. Ceci n’empêcha pas la Chine de se faire fournir de telles horloges par l’intermédiaire de la société suisse Temex Time (aujourd’hui Spectratime) entre 2003 et 2007. L’âge d’or de la coopération sino-européenne sur le système Galileo permit donc à Pékin de disposer d’une technologie clé pour la confection de son propre GNSS, aujourd’hui en concurrence directe avec Galileo[17].

Il aura donc fallu pas moins de vingt ans à l’Europe pour développer son propre système de navigation par satellites[18]. Or, en 2023, lorsque le programme aura atteint une complète capacité, les parts de marché qui lui avaient été promises par les cabinets de conseil au début des années 2000 ne seront sans doute pas au rendez-vous. Inéluctablement, des questions se poseront alors quant à la rentabilité du système. Mais nous n’en sommes pas encore à ce stade.

On peut, il est vrai, se féliciter du caractère désormais public du programme européen de radionavigation par satellites. Contrairement à la plupart de ses concurrents, Galileo est avant tout un programme civil. Pourtant, cette qualité n’enlève en rien le caractère stratégique des technologies qu’il intègre, même si ce sujet est rarement évoqué par la Commission européenne qui préfère insister sur la dynamique scientifique et industrielle qui a permis son développement. Pourtant, les incertitudes demeurent. Et elles ne sont pas des moindres. Que l’on en juge. Galileo comporte encore bien des inconnues quant à la pérennité de son financement. Chaque année, l’exploitation du système ne coûtera pas moins de 200 millions d’euros. Cette somme devra être supportée avec l’accord des Etats membres de l’Union européenne afin que le système perdure. Et cette enveloppe n’est qu’une estimation « raisonnable ». On sait les dépassements auxquels donnent lieu des projets industriels de l’ampleur de celle de Galileo. Les retards accumulés par le programme auront conduit à un triplement du budget initialement prévu. Aujourd’hui, Galileo aura coûté près de 13 milliards d’euros selon les chiffres rapportés par la Cour des Comptes françaises[19]. D’une manière générale, la conduite d’un tel projet industriel a constitué un saut dans l’inconnu pour la Commission européenne, peu habituée à se transformer en capitaine d’industrie. Galileo pâtit en réalité des tergiversations qui apparurent dès l’origine de son projet et de l’impossibilité pour les autorités européennes de déterminer si l’objectif que visait l’Europe à travers lui était la conquête de parts de marché ou le développement d’une souveraineté technologique et stratégique[20]. Il est fort à parier que ce dilemme n’a toujours pas reçu de réponse au plus haut niveau. Les multiples contorsions industrielles et juridiques qui auront été nécessaires pour l’aboutissement du programme et la garantie de sa viabilité économique de départ n’auront finalement pas suffi. A l’instar de tous ses homologues conçus dans un cadre militaire et à des fins militaires, Beidou-2 fut épargné des principales difficultés qui peuvent affecter un projet industriel et commercial comme Galileo.


[2] Global Navigation Satellite System.

[3] European Space Agency.

[4] Plusieurs accords de partenariat furent dès lors signés avec la Chine, Israël, le Maroc, l’Inde, la Corée du Sud et l’Ukraine. Voir Laurence Nardon, Galileo and the Profit Motive : How to Make the Europe’s Future Satellite Navigation System Most Beneficial?, Paris, Institut Français des Relations Internationales (IFRI), coll. Notes de l’IFRI, mars 2007.

[5] Search and Rescue.

[6] Quasi-Zenith Satellite System.

[7] Jusqu’en 2018, le système restera basé sur un ensemble de trois satellites placés sur une orbite haute elliptique et sur un satellite géostationnaire. Après 2023, la constellation devrait intégrer au total 7 satellites, dont 4 de type géostationnaire. Il s’affranchira complètement du GPS dans la plupart des zones couvertes.

[8] On précisera que lestrois horloges au rubidium qui intègrent le système NAVIC ont connu une panne généralisée qui a conduit les autorités indiennes à se tourner vers Israël pour le remplacement de cette technologie.

[9] Amiel Sitruk, Serge Platard, The Governance of Galileo, Vienna, European Space Policy Institute, Report 62, January 2017.

[10] Wallonie Espace Infos, numéro 92, mai-juin 2017.

[11] Beidou Navigation Satellite System.

[12] John Xie, “China’s Rival to GPS Navigation Carries Big Risks”, cf. https://www.voanews.com/east-asia-pacific/voa-news-china/chinas-rival-gps-navigation-carries-big-risks.

[13] En d’autres termes, pour chaque euro investi, 4,6 euros pouvaient être récupérés au bout de vingt ans.

[14] L’IUT procède tous les quatre ans à l’octroi de nouvelles fréquences. Les Etats qui en disposent ont un délai de 5 ans pour occuper celles-ci, sans quoi la fréquence leur est retirée et remise sur le marché. L’Union européenne, confrontée à de multiples retards dans la conception des démonstrateurs technologiques des satellites du programme Galileo avait même envisagé la conclusion d’un accord avec la Russie afin

[15] La question des fréquences sur lesquelles doit opérer Galileo était cruciale à plus d’un titre. La recherche d’une entente avec les Etats-Unis ne concernait pas uniquement la dimension militaire du projet mais aussi la compatibilité des terminaux devant être employés pour récupérer le signal Galileo. L’idée poursuivie par l’Union européenne était de faire en sorte que l’utilisateur, quel qu’il soit, puisse employer le signal GPS américain et le signal Galileo sans modification de son terminal et donc sans même réaliser lequel des deux systèmes il emploie. Pour cela, un accord avec les Etats-Unis était indispensable.

[16] Alex Andreou, UK’s Rival to Galileo: A Brexit Farce, Byline Times, 30 June 2020, cf. https://bylinetimes.com/2020/06/30/uks-rival-to-galileo-a-brexit-farce/.

[17] Ana Pouvreau, « Pourquoi Galileo ne doit pas pâtir du Brexit », La Libre Belgique, 1er juillet 2020.

[18] Charles Perragin, Guillaume Renouard, « Galileo : vingt ans de cafouillages pour le concurrent du GPS », Le Monde Diplomatique, mai 2019, pp. 18 – 19.

[19] Didier Migaud, « La contribution de la France aux programmes européens Galileo et Egnos de radionavigation par satellite », Cour des Comptes, Paris, 19 octobre 2015.

[20] Si la France envisageait clairement Galileo pour assurer l’indépendance de son outil militaire par rapport au GPS américain, le Royaume-Uni, quant à lui, exigeait que le projet européen ne fasse point doublon avec le système américain et restreigne ses ambitions à des visées purement économiques.

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